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CONTE DE NOËL
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« Combien de temps faut-il pour qu’une voix atteigne l’autre ? »
Isabelle Marissal, collaboratrice
En haut de l’escalier de débarquement, parvient pas à apercevoir le vivant qui Rosalie ne peut retenir ses doigts qui Rosalie a appris qu’il était arrivé de Elle reportera son voyage à Paris. Ses
Rosalie considère les marches qui se cache dessous. cherchent une épaule à serrer sous la Kuujjuaq à Montréal, deux ans plus tôt. doigts pianotent sur son téléphone.
mènent au tarmac. Sur l’asphalte noir, couverture. « Qu’est-ce que je fais là ?
le vent joue avec les flocons légers de « Je vérifierai mon porte-monnaie à Pourquoi suis-je aussi intrusive ? » _ « J’ai quitté le Nord pour descendre au _ « Tu ne m’écoutes plus. »
la neige légère fraîchement tombée, l’intérieur du musée. S’il me reste un Toujours en train de se poser la ques- Sud. Je voulais travailler et faire de la
dessinant de petits tourbillons aussitôt peu de monnaie, je sortirai l’argent à tion, Rosalie sent la forme bouger. La musique. J’ai été batteur dans un grou- _ « Si. Je t’écoute. Mais il faut que tu
reconfigurés. L’aérogare est à quelques l’avance après ma visite. Je mettrai les main cramponnée au gobelet de carton pe au début. On ne trouvait pas assez ailles à Kuujjuaq pour Noël ».
enjambées. pièces dans mes mitaines pour les repousse un pan de la couverture. Un de contrats. Je suis tombé en amour
donner à celui ou celle qui s’est mis à visage lunaire, très jeune, masculin avec une fille, mais ça n’a pas marché. _ « Noël ne veut rien dire pour moi.
Dans sa poitrine, son cœur cogne. Les l’abri sous cette couverture. À quelques émerge comme un astre d’entre les On s’est laissés… » Je ne suis plus un petit garçon. »
souvenirs affluent et ses yeux s’em- jours de Noël, c’est tellement triste de écharpes de nuages. Des yeux noirs
buent. Déjà quatre ans qu’elle rêve à ce se retrouver là ! » brillants la regardent. _ « Et… pourquoi ? Maintenant… la _ « Tu iras à Kuujjuaq pour rencontrer un
moment ! tente ? » autre petit garçon. Le bébé de ta sœur.
Toujours portée par ces pensées, _ « Merci » Et tu prêteras tes yeux à ta grand-mère
************** Rosalie passe la porte-tambour et se _ « Tu n’es pas sûre si tu peux poser pour qu’elle le voie aussi. Tu racontes si
dirige vers le vestiaire. L’instant _ …….. cette question. Je l’entends dans tes bien. »
Les pas de Rosalie la conduisent vers le d’après, elle est happée par l’exposition silences. »
Musée des beaux-arts de Montréal, sans « Combien de temps faut-il pour qu’une _ «Merci… » _ …
qu’elle n’y soit pour rien. Elle rêvasse de voix atteigne l’autre ?» Sa cousine _ ........
son prochain voyage à Paris. Madeleine lui en a tellement parlé ! _ …. _ « Tes yeux font le silence, mais ils se
_ « Tu peux poser toutes tes questions. racontent encore. Ma voix, elle, te
Clac, clac, clac, clac. Rosalie est toujours dans un état _ « J’ai froid… » Je resterai plus longtemps au chaud. » rappelle que nous avons fait une
second. Sa rencontre avec la « tente rencontre. J’ai envie de la célébrer. Tu me
Les talons de ses bottes résonnent sur le rapiécée » et son squatteur inconnu _ « Oh ! Pardon ! Oui ! » Rosalie éclate de rire. raconteras. »
béton givré du trottoir. imprègne son esprit et des émotions
multiples se superposent à tout ce _ ..... _ « Quand on fait une rencontre, on peut **************
Ses pas arpentent à la fois la rue qu’elle voit, touche et entend. poser toutes les questions. »
Sherbrooke à Montréal et Crespin du _ « Veux-tu prendre un café ? Je t’invite. Jason a dormi sur un banc à l’aéroport,
Gast à Paris. Les bourrasques pénibles du vent Tu pourras te réchauffer. » Rosalie se Les images de l’exposition lui revien- sa tente rapiécée roulée dans son vieux
subies plus tôt s’infiltrent jusque dans sent à nouveau intrusive. Pourquoi ne nent en rafales. « Combien de temps « packsack ». Au matin, il est monté dans
Une bourrasque soulève les pans de ses pensées. Les images de l’exposition laisse-t-elle pas ce jeune vivre sa vie faut-il pour qu’une voix atteigne l’autre ?» un grand oiseau aux ailes d’argent.
son manteau et un frisson la fait revenir viennent à elle dans une sorte de comme il l’entend ?
brutalement à Montréal. « Ouf ! C’est valse. Un grand corps blanc, « Yes, We La voix de Jason raconte encore. Il saurait lui raconter, oui. Et Rosalie
vrai, nous sommes le 22 décembre ! Love You », un mégaphone géant, _ « Je veux bien aller me réchauffer, oui. viendra aussi un jour, voir un film à
Quelle humidité !! » 772 ampoules, 40 haut-parleurs, une Je ne bois pas de café… Mais j’ai faim. » Sa petite sœur qui vient d’avoir son pre- Kuujjuaq, au Town Hall. Pour Noël.
chorale, 158 soupirs de la poétesse, un mier bébé au Nord, sa grand-mère qui
Rosalie fixe un point, un peu plus loin. grand triptyque, des visions poétiques, Le jeune ressemble à un autochtone. ne voit presque plus, la rivière Koksoak,
Le carrefour de la rue Crescent à traver- des mots sur lesquels Rosalie marche, « Que lui soufflerait à l’oreille Serge son chien Taktuq, les ptarmigans 2 , 1. Titre d’une exposition présentée à
l’automne 2021 au Musée des beaux-arts
ser bientôt avant d’atteindre l’entrée du un dessin naïf de tente et de volutes Bouchard sur sa perception ? Autoch- le thé du Labrador, Johnny May et le
de Montréal, jusqu’au 13 février 2022.
musée. Le vent la malmène encore et tracé par sa main fiévreuse avant de tone ? Indien ? Inuit ? Il lui dirait sans Candy Drop, les films présentés au Town
elle presse le pas. quitter le musée. Un caléidoscope doute de le laisser manger et de voir Hall… 2. Lagopède ou perdrix blanche.
rythmé par les battements de son cœur ensuite s’il a envie de se raconter. »
« Tiens ! Mais qu’est-ce que c’est que cet- la ramène dans le grand hall d’entrée. Rosalie écoute toujours. La voix du
te installation, au milieu du trottoir ? » Jason est inuit. Il a 20 ans. Et il sait se jeune inuit l’atteint et la traverse.
Son manteau, les piécettes dans la raconter.
Les passants, comme elle, marchent mitaine gauche, les bottes, clac, clac,
d’un pas précipité pour échapper aux clac, clac, la porte-tambour. Et puis,
assauts cinglants du vent. Pourtant, non ! Une porte plus invitante, à
chacun marque un temps d’arrêt en gauche, le trottoir givré, le vent est
croisant ce drôle de monticule au milieu tombé, le carrefour à traverser, le feu
du trottoir. Toutefois, personne ne s’ar- vient de passer au vert, attendre, le feu 1286 (0%$8&+2168$%0(6821 8 & + 2 1 6
rête, les gens se contentant de contour- passe à l’orange, au rouge, clac, clac,
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ner la chose, un peu éberlués, après un clac, clac… la tente. ¢ % U R P R WQ
bref regard agacé.
Rosalie considère le monticule rapiécé,
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« Oh ! On dirait un itinérant abrité sous revoit son dessin sur le grand rouleau 3 Q U W H H L W Q
une couverture rapiécée ! » de papier au Musée. Une main sort de la P«QDJHU UHJDQ«P U
tente. On ne voit qu’elle. Son proprié-
L’abri est vraiment sommaire et la taire est dessous, peut-être… La main
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couverture expose ses plaies recousues tient un gobelet usagé en carton. + G H U L R U W H V Q X W L
dans des étoffes aux couleurs passées
depuis longtemps… La main droite de Rosalie tire sur la 7DX[ KRUDLUH GH ¢ K 7 D X [ K U H G L D H R ¢ U K
mitaine gauche pour libérer les pié-
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Rosalie se demande si elle a encore cettes. Elles tintent dans le fond du & R X V
quelques pièces dans son porte- gobelet. La tente s’anime légèrement
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monnaie. comme pour faire un signe de remer- UHFUXWHPHQW#JGL FRPJ#WQHPHWXUFH J F L G R P
ciement. Son occupant ou son occu-
Elle passe tout près de la forme, mais ne pante ne se montre pas.
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Ici Maintenant décembre 2021/janvier 2022

